Les accords de Matignon avaient été signés en 1988 pour une durée de dix ans. A l’issue de cette période, les accords de Matignon prévoyaient l’organisation d’un référendum d’autodétermination.
Dès 1991, Jacques LAFLEUR préconise la recherche d’une solution consensuelle qui pourrait se substituer à ce référendum « couperet » afin qu’il n’y ait pas des vainqueurs et des vaincus, situation qui ferait courir le risque à la Calédonie de retomber dans une période de troubles civils.
Les discussions pour parvenir à cette solution consensuelle, dont toutes les parties ont accepté le principe, commencent début 1998.
La restriction du corps électoral est un des points les plus longuement débattus.
Le Rassemblement est fortement attaché au principe inscrit à l’article 3 de la Constitution : « Sont électeurs, dans les conditions déterminées par la loi, tous les nationaux majeurs des deux sexes, jouissant de leurs droit civils et politiques. » et n’est pas disposé à accepter une restriction du corps électoral, notamment pour les élections provinciales.
Le F.L.N.K.S., au contraire, souhaite un gel complet du corps électoral à compter de1998 pour tous les scrutins locaux.
Le Gouvernement socialiste est enclin à peser en faveur du F.L.N.K.S.
En contrepartie de l’accord du Rassemblement pour ramener la période couverte par le statut en discussions, de 30 à 20 ans, le F.L.N.K.S. accepte d’assouplir sa position sur le corps électoral. Un compromis est finalement trouvé qui s’articule en deux points :
1 – Ne pourront participer à la consultation de « sortie » des accords de Nouméa, prévue entre 2014 et 2019, que des électeurs ayant au moins 20 ans de domicile en Nouvelle-Calédonie.
2 – Ne pourront participer aux élections provinciales que les électeurs pouvant justifier aux dates des scrutins (1999, 2004, 2009, 2014) de 10 ans de domicile en Nouvelle-Calédonie.
5 mai 1998 : signature de l’accord de Nouméa qui entérine notamment le compromis trouvé entre le F.L.N.K.S. et Rassemblement sur les restrictions du corps électoral.
Ces dispositions étant contraires à l’article 3 de la Constitution, celle-ci doit être modifiée pour autoriser le Parlement à restreindre le corps électoral en Nouvelle-Calédonie.
6 juillet 1998 : réunion du Congrès de Versailles pour modifier la Constitution (articles 76 et 77).
Les rapporteurs du projet de Loi constitutionnelle à l’Assemblée Nationale comme au Sénat mentionnent « une condition de domicile de dix ans à la date de l’élection ».
8 novembre 1998 : référendum en Nouvelle-Calédonie par lequel les calédoniens approuvent largement l’accord de Nouméa (et l’avant- projet de loi organique qui a été largement diffusé).
Pendant toute la campagne précédant le référendum, il a bien été expliqué aux électeurs qu’en ce qui concerne le corps électoral pour les élections provinciales, il s’agissait d’un corps électoral « glissant » : quelle que soit la date d’arrivée des personnes en Nouvelle-Calédonie, dès qu’elles ont dix ans de présence, elles recouvrent leur droit de vote aux élections provinciales.
A ce moment-là, c’est-à-dire pendant toute la période entre la signature de l’accord de Nouméa et le référendum, cette disposition n’a pas reçu d’autres interprétations. Pour preuve, la brochure officielle diffusée dans le cadre du référendum du 8 novembre 1998 à tous les calédoniens par le service d’information du Gouvernement, intitulée « L’accord de Nouméa : dix questions-dix réponses », qui indique que « seuls les citoyens calédoniens auront le droit de vote aux élections concernant les institutions de la Nouvelle-Calédonie » en rappelant que « la citoyenneté calédonienne bénéficiera à toute personne de nationalité française ayant un lien fort avec la Nouvelle-Calédonie, c'est-à-dire résidant depuis dix ans sur le territoire ». A aucun moment, il n’est fait référence à une condition d’installation avant ou après 1998.
12 novembre 1998 : examen pour avis au Congrès du territoire de la Nouvelle-Calédonie de l’avant-projet de loi organique
Avec aval des signataires de l’accord, le Gouvernement avait déjà procédé à une large diffusion de ce document, notamment dans la presse locale, de sorte que les calédoniens en aient connaissance au moment du référendum.
Or, curieusement, c’est au moment de l’examen de cet avant-projet de loi organique au Congrès pour avis, donc après le référendum et six mois après la signature de l’accord de Nouméa que le F.L.N.K.S revient sur la notion de corps électoral « glissant », en indiquant que c’est une « dénaturation de l’accord de Nouméa ». Le F.L.N.K.S souhaite que le corps électoral, y compris pour les élections provinciales, soit gelé à fin 1998.
25 novembre 1998 : approbation du projet de loi organique en Conseil des Ministres
Le communiqué du service de presse du Premier ministre indique que « l’exercice du droit de vote aux élections aux assemblées de province et au congrès de la Nouvelle-Calédonie (qui) suppose une condition de résidence de dix ans ».
Décembre 1998 : examen du projet de loi organique à l’Assemblée Nationale
Monsieur QUEYRANNE, secrétaire d’Etat chargé de l’Outre-Mer, déclare devant la commission des lois de l’Assemblée « qu’il lui paraissait légitime, comme il l’a toujours fait savoir au cours des négociations, qu’après 10 ans de présence en Nouvelle-Calédonie, on puisse voter aux élections provinciales, c'est-à-dire celles qui déterminent la gestion du pays dans lequel on vit » (rapport n°1275 du 16 décembre 1998).
Cette position est celle qui a toujours été défendue par le Rassemblement et cette déclaration du secrétaire d’Etat à l’Outre-Mer confirme qu’en décembre 1998 elle était soutenue également par le Gouvernement.
16 mars 1999 : décision du Conseil Constitutionnel sur la loi organique
A l’examen des articles 188 et 189 de la loi organique, articles qui traitent des élections au congrès et aux assemblées de province, le Conseil Constitutionnel considère « que doivent notamment participer à l’élection des assemblées de province et du congrès les personnes qui à la date de l’élection/…/ sont domiciliées depuis dix ans en Nouvelle-Calédonie, même postérieurement au 8 novembre 1998 ; qu’une telle définition du corps électoral restreint est au demeurant seule conforme à la volonté du pouvoir constituant, éclairée par les travaux parlementaires dont est issu l’article 77 de la Constitution, et respecte l’accord de Nouméa/…/. »
A l’issue de cette décision du Conseil Constitutionnel, le F.L.N.K.S. a manifesté son opposition à cette interprétation. Pour le front indépendantiste, toutes les personnes arrivées après le 8 novembre 1998 n’auraient jamais le droit de voter aux élections provinciales, quelle que soit leur durée d’installation.
Le Gouvernement a alors décidé de donner satisfaction au F.L.N.K.S. et c’est la raison pour laquelle il a engagé en 1999 une nouvelle modification de la Constitution.
Cette modification de l’article 77 de la Constitution était incluse dans un projet de loi constitutionnelle sur la Polynésie française qui a été adopté en juin 1999 par l’Assemblée nationale et en octobre 1999 par le Sénat. Pierre FROGIER à l’Assemblée nationale et Simon LOUECKHOTE au Sénat se sont opposés fermement à cette nouvelle restriction au droit de vote. Ce texte qui devait être soumis au Congrès de Versailles en même temps que la réforme du Conseil Supérieur de la Magistrature ne l’a pas été, en raison du report de l’examen du projet relatif au C.S.M. Depuis, la Polynésie française a été dotée d’un nouveau statut et la procédure parlementaire de 1999 est donc caduque.
17 juin 2003 : troisième comité des signataires de l’accord de Nouméa (Koné)
Le F.L.N.K.S. a rappelé l’importance qu’il attachait au règlement de la question du corps électoral spécial pour l’élection des membres du congrès et des assemblées de province.
Le Rassemblement a déclaré « comprendre la préoccupation du F.L.N.K.S. sur ce point », et la Ministre de l’Outre-Mer s’est, en conséquence, engagée à faire des propositions au Président de la République en ce sens.
Jacques LAFLEUR, invité par la presse à préciser ce qu’il fallait entendre par cette « compréhension » exprimée par le Rassemblement a indiqué que cela ne signifiait pas que nous accessions un corps électoral « gelé ».
23 juillet 2003 : visite du Président de la République en Nouvelle-Calédonie
A cette occasion, comme lors du comité des signataires de janvier 2002 à Paris, le Président de la République s’est engagé à régler cette question avant la fin de son quinquennat mais sans prendre position sur le fond. Il a en effet précisé tant en 2002 qu’en 2003 qu’il fallait trouver une solution admise par tous, un consensus résultant du dialogue entre les partenaires locaux de l’accord de Nouméa.
11 janvier 2005 : arrêt de la Cour Européenne des Droits de l’Homme (PY contre France)
La C.E.D.H. après avoir indiqué que l’« exigence de dix années de résidence pourrait paraître disproportionnée au but poursuivi » a toutefois rejeté le recours dont elle était saisie en prenant en considération l’histoire et le statut de la Nouvelle-Calédonie qui constituent selon elle des « nécessités locales » justifiant la condition de résidence de dix ans pour l’exercice du droit de vote.
Cet arrêt conforte sur ce point l’accord de Nouméa et les textes pris pour sa mise en œuvre au regard du droit international, mais dans la limite de l’interprétation du Conseil Constitutionnel c'est-à-dire pour un corps électoral « glissant ». On peut penser qu’elle jugerait effectivement « disproportionnée » une exigence de seize années de résidence (ce à quoi aboutirait le gel du corps électoral pour les élections de 2014).
20 janvier 2005 : quatrième réunion du comité des signataires de l’accord de Nouméa (Paris)
La Ministre de l’Outre-Mer, a indiqué que le Gouvernement s’engage à proposer au Président de la République le dépôt, avant la fin juin 2005, d’un projet de loi constitutionnelle reprenant exactement les termes de l’article 1er du texte adopté en 1999.
Ce texte qui complète l’article 77 de la Constitution sur la définition du tableau annexe, aboutirait au « gel » du corps électoral pour les élections au congrès et aux assemblées de province de 2009 et 2014.
Le Rassemblement-UMP a réaffirmé sa ferme opposition à cette modification de la Constitution.
2 février 2006 : cinquième réunion du comité des signataires d el’accord de Nouméa (Paris)
Le Ministre de l’Outre-Mer indique que le projet de loi constitutionnelle annoncé au précédent comité des signataires a été soumis en décembre 2005 au Conseil d’Etat et sera prochainement délibéré en Conseil des Ministres.
Le Rassemblement-UMP a une nouvelle fois rappelé sa totale opposition à ce projet de révision constitutionnelle, pour plusieurs raisons
1- La première et la plus importante est que le Rassemblement-UMP reste convaincu que l’interprétation que le Conseil Constitutionnel a donné au corps électoral provincial (corps électoral « glissant » et non bloqué au 8 novembre 1998) est bien conforme au compromis global accepté par les signataires de l’accord de Nouméa au moment où ils ont signé l’accord en mai 1998.
D’ailleurs, le Conseil Constitutionnel, pour prendre sa décision, s’est appuyé sur tous les documents préparatoires et sur les travaux parlementaires, qui lui ont donc semblé suffisamment explicites en ce sens.
Pour le Rassemblement-UMP, accepter cette modification de la Constitution pour modifier le corps électoral provincial serait donc revenir sur les termes de l’accord de Nouméa. Il s’agit d’une disposition substantielle de l’accord et ce sont par conséquent tous les équilibres d’un accord, négocié avec difficulté, qu’il faudrait revoir.
En outre, l’atteinte au principe d’égalité des droits politiques consentis lors de la négociation de l’accord de Nouméa constitue la limite extrême de ce qui est tolérable par rapport aux principes démocratiques et républicaines.
2- La deuxième est qu’en gelant le corps électoral au 8 novembre 1998, le Constituant trahirait les calédoniens qui se sont prononcés le 8 novembre 1998 sur la foi d’un corps électoral « glissant ». Il faut rappeler que les principales oppositions à l’accord de Nouméa sont nées précisément de la restriction du corps électoral.
3- La troisième raison est que ce gel électoral pour les élections aux assemblées de province et aux congrès viderait de son sens la notion de « citoyenneté calédonienne » retenue par l’accord de Nouméa.
Interdire aux personnes arrivées après le 8 novembre 1998 en Nouvelle-Calédonie de voter aux élections provinciales les priverait d’acquérir jamais la « citoyenneté calédonienne » alors même qu’elles seraient installées depuis plus de dix ans en Nouvelle-Calédonie.
Ne seraient donc plus considérées comme ayant « une communauté de destin » que les personnes arrivées en Nouvelle-Calédonie avant le 8 novembre 1998, ce qui est évidemment en totale contradiction avec l’esprit de l’accord de Nouméa.
D’autant plus que rien n’ayant été prévu pour définir le statut de ces personnes à l’issue de la période couverte par l’accord de Nouméa, il serait inadmissible qu’elles restent dans l’expectative pendant 15 ou 20 ans pour être fixées sur leurs droits.
Pour cet ensemble de motifs, le signataire Rassemblement-UMP considère toujours que le législateur doit s’en tenir à la volonté initiale du pouvoir constituant telle qu’elle a été rappelée par le Conseil Constitutionnel.